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Le Traité de Paris du 10 février 1763

dimanche 6 septembre 2009, par Nicolas Prévost

« En parlant de l’Acadie, du Canada et de la Louisiane, de l’embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississippi, en regardant sur les vieilles cartes l’étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr ces colonies qui seraient aujourd’hui pour nous une source inépuisable de prospérité. »
Chateaubriand (1768-1848), Mémoires d’outre-tombe

Des pertes territoriales immenses

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Carte de la Nouvelle-France établie par Longchamps en 1756
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
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Les bombardements anglais sur Québec pendant la guerre de Sept-Ans en 1759 (Tableau de Richard Short)
Bibliothèque et archives nationales du Canada

En 1713 au traité d’Utrecht, la France cède l’Acadie à l’Angleterre, ce qui met gravement en danger la sécurité de la Nouvelle-France.

Un demi-siècle plus tard a lieu la terrible guerre de Sept-Ans : elle dure de 1756 à 1763 et elle oppose d’un côté l’Angleterre et la Prusse, et de l’autre la France et l’Espagne. A la fin de cette guerre, la France signe avec l’Angleterre le Traité de Paris le 10 février 1763. Quand on constate l’ampleur de ce que la France abandonne alors à l’Angleterre, on peut affirmer que le Traité de Paris est sans doute le plus catastrophique traité que la France ait jamais signé !

En Amérique, la France cède à l’Angleterre tous ses territoires du Canada (l’intégralité de la Nouvelle-France, y compris les îles du Cap-Breton et Saint-Jean), ainsi que la partie orientale de la Louisiane (la rive gauche du Mississippi), et de nombreuses îles des Petites Antilles comme la Dominique, la Grenade, Saint-Vincent et Tobago. La France doit aussi « confier » à l’Espagne la Louisiane occidentale, c’est-à-dire la rive droite du Mississippi.

En Afrique, les Anglais s’emparent du Sénégal avec la ville de Saint-Louis.

En Asie, ils triomphent totalement en Inde, laissant simplement à la France les cinq comptoirs de Pondichéry, Chandernagor, Mahé, Karikal et Yanaon, avec interdiction de les fortifier. Le sort en est alors jeté : l’Inde sera britannique jusqu’en 1947.

En Europe, la France rend l’île de Minorque en échange de celle de Belle-Île.

Le traité de Paris de 1763 vu par la mini-série québécoise Marguerite Volant (1996) :

Bien entendu, l’ampleur de ces pertes peut sembler totalement incompréhensible par rapport à la puissance de la France. Au début de 18ème siècle, notre pays, avec 20 millions d’habitants, est un des plus peuplés du monde, plus peuplé que l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie réunies. Malgré cela, même si à l’époque la France est donc bien plus étendue et plus peuplée que l’Angleterre, le rapport de forces en Amérique du Nord n’était pas le même : en 1760, on évalue la population de la Nouvelle-France à environ 70.000 habitants alors qu’à la même date, celle de la Nouvelle-Angleterre est évaluée à 1,7 million d’habitants, soit 24 fois plus !

En tous les cas, par ce traité, « la Grande-Bretagne se trouva tout à coup placée à une incommensurable hauteur au-dessus des autres nations, que leur puissance continentale semblait condamner à ne plus jouer qu’un rôle secondaire dans l’histoire du monde », écrit le célèbre écrivain Julien Green (1900-1998). La France signa-t-elle finalement volontairement le début de son déclin en signant ce traité déraisonnable ? Les débats se poursuivent encore aujourd’hui. Le premier ministre anglais William Pitt (1708-1778), premier ministre de 1756 à 1761 et de 1766 à 1768, est quoi qu’il en soit arrivé à ses fins, lui qui déclarait devant la Chambre des Communes à Londres : « Toute notre politique étrangère consiste à empêcher la France de devenir une puissance maritime, commerciale et coloniale. »

Extraits du traité de Paris
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Première page du Traité de Paris de 1763
Archives du ministère français des Affaires étrangères

Dans l’extrait du traité, « Sa majesté très chrétienne » désigne le roi de France, « Sa majesté catholique » désigne le roi d’Espagne, et « Sa majesté britannique » désigne le roi d’Angleterre.

L’article 4 du traité règle la question de la Nouvelle-France (qui n’est toutefois jamais nommée) :

« Sa Majesté Très Chrétienne renonce à toutes les prétentions qu’elle a formées autrefois, ou pu former à la Nouvelle-Écosse ou l’Acadie, en toutes ses parties, et la garantit tout entière et avec toutes ses dépendances au roi de la Grande-Bretagne. De plus, sa Majesté Chrétienne cède et garantit à sa dite Majesté Britannique en toute propriété, le Canada avec toutes ses dépendances ainsi que l’Ile du Cap-Breton et toutes les autres îles et côtes dans le golfe et fleuve Saint-Laurent (et généralement tout ce qui dépend des dits pays, îles et côtes avec la souveraineté, propriété, possession de tous les droits acquis par traité ou autrement, que le roi Très Chrétien et la Couronne de France ont eus jusqu’à présent […]. De son côté, Sa Majesté Britannique convient d’accorder aux habitants du Canada la liberté de la Religion Catholique […]. Sa Majesté Britannique convient en outre que les habitants français ou autres qui auraient été sujets du roi Très Chrétien en Canada pourront se retirer, en toute sûreté et liberté où bon leur semblera et pourront vendre leurs biens, pourvu que ce soit à des sujets de Sa Majesté Britannique et transporter leurs effets ainsi que leurs personnes sans être gênés dans leur émigration sous quelque prétexte que ce puisse être, hors celui de dettes ou de procès criminels. Le terme fixé pour cette émigration à l’espace de dix-huit mois, à compter du jour de l’Échange des Ratifications du présent traité. »

L’article 5 stipule que « les Sujets de la France auront la liberté de pêcher et de sécher le poisson sur une partie des Côtes de l’Ile de Terre-Neuve », mais l’article 6 limite à l’extrême les droits de pêche, qui importaient tellement au gouvernement français. Dans le golfe du Saint-Laurent, le droit de pêche commence à trois lieues des côtes et au Cap-Breton, à quinze lieues. Pour que les pêcheurs puissent se reposer et s’abriter, « le Roi de Grande-Bretagne cède les îles de Saint-Pierre et de Miquelon ».

L’article 7 concerne la Louisiane : « Afin de rétablir la paix sur de solides et durables fondations […], il est entendu qu’à l’avenir, les limites entre les possession de Sa Majesté Britannique et celles de Sa Majesté Chrétienne seront fixées irrévocablement par une ligne tirée au milieu de la rivière Mississipi […] excepté la ville de la Nouvelle-Orléans qui restera à la France […]. La navigation sur la rivière Mississipi sera également libre. »

Enfin à l’article 20, « Sa Majesté Catholique cède et garantit en plein droit à Sa Majesté Britannique tout ce que l’Espagne possède sur le continent d’Amérique du Nord à l’Est et au Sud-Est de la rivière Mississipi », c’est à dire la Floride.

En Amérique, la France garde Saint-Pierre-et-Miquelon, la Guadeloupe, la Martinique, Saint-Domingue et la Guyane.

L’accueil de ce traité en France par Voltaire

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Voltaire François Marie Arouet
Tableau de Maurice Quentin de la Tour (1735)

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce traité est plutôt bien accueilli en France et satisfait même pleinement les intellectuels français.

Voltaire, par exemple, n’a jamais aimé le Canada. En 1756, au début de la guerre de Sept-Ans, il traite le Canada de « plus détestable pays du Nord » et se pose ainsi la question : « Pourquoi être allé s’établir dans un pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année, habité par des barbares, des ours et des castors. » En 1759, il regrette « que la France et l’Angleterre soient en guerre pour quelques arpents de neige et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut ». Après la capitulation de Montréal en 1760, Voltaire va même jusqu’à donner une grande fête à Ferney pour « célébrer le triomphe des Anglais à Québec » !

Enfin, après la signature du Traité de Paris, Voltaire écrit au ministre Choiseul pour le féliciter : « Permettez-moi donc, Monsieur, de vous faire mon compliment ; je suis comme le public, j’aime beaucoup mieux la paix que le Canada et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. Vous nous donnez précisément ce dont nous avons besoin. »

La Nouvelle-France sans la France

La période qui suit 1763 est bien sûr une période de profonde tristesse et de mélancolie. Mais beaucoup de Canadiens ne désespèrent pas à l’époque que la France revienne un jour. Au 19ème siècle, certains auteurs se laissent aller au lyrisme. C’est le cas du poète québécois Octave Crémazie :

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O Carillon

« Mes compagnons d’une vaine espérance,
Berçant encor leur cœur toujours français ;
Les yeux tournés du côté de la France,
Dirons souvent : reviendront-ils jamais ?
L’illusion consolera leur vie,
Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir,
Et sans entendre une parole amie,
Pour mon drapeau, je viens ici mourir.

O Carillon, je te revois encore,
Non plus hélas comme en ces jours bénis,
Où dans tes murs la trompette sonore,
Pour te sauver, nous avait réunis.
Je viens à toi quand mon âme succombe,
Et sens déjà son courage faiblir.
Oui, près de toi venant chercher ma tombe,
Pour mon drapeau, je viens ici mourir !

Cet étendard qu’au jour de la bataille,
Noble Montcalm, tu plaças dans ma main,
Cet étendard, qu’aux portes de Versailles,
Naguère hélas, je déployais en vain,
Je le remets au champ où, de la gloire,
Vivra toujours l’immortel souvenir,
Et dans la tombe emportant ta mémoire,
Pour mon drapeau, je viens ici mourir.

Qu’ils sont heureux ceux qui, dans la mêlée,
Près de Lévis, moururent en soldats !
En expirant leur âme consolée,
Voyait la gloire adoucir leur trépas,
Vous qui dormez dans votre froide bière,
Vous que j’implore dans mon dernier soupir,
Réveillez-vous ; apportant ma bannière
Sur vos tombeaux, je viens ici mourir »

Octave Crémazie (Québec 1827 - Le Havre 1879)

Plus tard, Wilfrid Laurier (1841-1919), premier ministre du Canada de 1896 à 1911, déclare :

« Quand j’étudie notre histoire et que j’assiste aux péripéties du duel prolongé, opiniâtre, implacable, auquel ont pris part l’Angleterre et la France pour la possession de ce continent ; quand je retrace, page par page, le dénouement fatal, indécis d’abord, mais prenant graduellement forme et devenant inévitable ; quand je suis la brave armée de Montcalm, retraitant devant des forces supérieures en nombre, retraitant même après la victoire, retraitant dans un cercle de jour en jour plus resserré ; quand rendu à la dernière page, j’assiste au dernier combat où le vaillant Montcalm, cet homme véritablement grand, a trouvé la mort dans sa première défaite, je ne cache pas à mes concitoyens d’origine anglaise que j’ai le cœur serré et que mon sang français se glace dans mes veines. »

D’un traité de Paris à l’autre (1763-1783)

Louis XVI, devenu roi de France en 1774, accepte d’aider les colons américains insurgés contre la Grande-Bretagne, étant persuadé de la justesse de cette cause. Il envoie, au prix d’une dépense gigantesque, dans une France déjà très endettée, une flotte militaire dirigée par le général La Fayette. Après la bataille de Yorktown (septembre octobre 1781) et la défaite anglaise, la France signe avec l’Angleterre le traité de Versailles le 20 janvier 1783, qui prépare le traité de Paris du 3 septembre 1783 reconnaissant l’indépendance des États-Unis.

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La bataille de Yorktown de 1781, par le peintre américain John Trumbull : l’armée britannique défaite passe entre l’armée française (à gauche) et l’armée américaine (à droite)
Capitole, Washington DC

Malgré la participation décisive de la France et les immenses dépenses engagées, la France, de manière incompréhensible, ne récupère pas le Canada (Nouvelle-France) en 1783 : ainsi, on pourrait dire que par une incroyable ironie de l’histoire, les « Anglais d’Amérique » (les Américains) deviennent indépendants avec l’aide des Français, alors que les « Français d’Amérique » (les Canadiens) restent Anglais...

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