Des pertes territoriales immenses
En 1763, après la longue guerre de Sept-Ans, la France signe avec l’Angleterre le Traité de Paris. Quand on constate l’ampleur de ce que la France abandonne alors à l’Angleterre, on peut affirmer que le Traité de Paris est sans doute le plus catastrophique traité que la France ait jamais signé !
En Amérique, la France cède à l’Angleterre tous ses territoires du Canada (l’intégralité de la Nouvelle-France, y compris les îles du Cap-Breton et Saint-Jean), ainsi que la partie orientale de la Louisiane (la rive gauche du Mississipi), et de nombreuses îles des Petites Antilles comme la Dominique, la Grenade, Saint-Vincent et Tobago. La France doit aussi « confier » à l’Espagne la Louisiane occidentale, c’est-à-dire la rive droite du Mississipi.
En Afrique, les Anglais s’emparent du Sénégal avec la ville de Saint-Louis.
En Asie, ils triomphent totalement en Inde, laissant simplement à la France les cinq comptoirs de Pondichéry, Chandernagor, Mahé, Karikal et Yanaon, avec interdiction de les fortifier. Le sort en est alors jeté : l’Inde sera britannique jusqu’en 1947.
En Europe, la France rend l’île de Minorque en échange de celle de Belle-Île.
Par ce traité, « la Grande-Bretagne se trouva tout à coup placée à une incommensurable hauteur au-dessus des autres nations, que leur puissance continentale semblait condamner à ne plus jouer qu’un rôle secondaire dans l’histoire du monde », écrit Julien Green.
Extraits du traité
Dans l’extrait du traité, « Sa majesté très chrétienne » désigne le roi de France, « Sa majesté catholique » désigne le roi d’Espagne, et « Sa majesté britannique » désigne le roi d’Angleterre.
L’article 4 du traité règle la question de la Nouvelle-France :
« Sa Majesté Très Chrétienne renonce à toutes les prétentions qu’elle a formées autrefois, ou pu former à la Nouvelle-Écosse ou l’Acadie, en toutes ses parties, et la garantit tout entière et avec toutes ses dépendances au roi de la Grande-Bretagne. De plus, sa Majesté Chrétienne cède et garantit à sa dite Majesté Britannique en toute propriété, le Canada avec toutes ses dépendances ainsi que l’Ile du Cap-Breton et toutes les autres îles et côtes dans le golfe et fleuve Saint-Laurent (et généralement tout ce qui dépend des dits pays, îles et côtes avec la souveraineté, propriété, possession de tous les droits acquis par traité ou autrement, que le roi Très Chrétien et la Couronne de France ont eus jusqu’à présent […]. De son côté, Sa Majesté Britannique convient d’accorder aux habitants du Canada la liberté de la Religion Catholique […]. Sa Majesté Britannique convient en outre que les habitants français ou autres qui auraient été sujets du roi Très Chrétien en Canada pourront se retirer, en toute sûreté et liberté où bon leur semblera et pourront vendre leurs biens, pourvu que ce soit à des sujets de Sa Majesté Britannique et transporter leurs effets ainsi que leurs personnes sans être gênés dans leur émigration sous quelque prétexte que ce puisse être, hors celui de dettes ou de procès criminels. Le terme fixé pour cette émigration à l’espace de dix-huit mois, à compter du jour de l’Échange des Ratifications du présent traité. »
L’article 5 stipule que « les Sujets de la France auront la liberté de pêcher et de sécher le poisson sur une partie des Côtes de l’Ile de Terre-Neuve », mais l’article 6 limite à l’extrême les droits de pêche, qui importaient tellement au gouvernement français. Dans le golfe du Saint-Laurent, le droit de pêche commence à trois lieues des côtes et au Cap-Breton, à quinze lieues. Pour que les pêcheurs puissent se reposer et s’abriter, « le Roi de Grande-Bretagne cède les îles de Saint-Pierre et de Miquelon ».
L’article 7 concerne la Louisiane : « Afin de rétablir la paix sur de solides et durables fondations […], il est entendu qu’à l’avenir, les limites entre les possession de Sa Majesté Britannique et celles de Sa Majesté Chrétienne seront fixées irrévocablement par une ligne tirée au milieu de la rivière Mississipi […] excepté la ville de la Nouvelle-Orléans qui restera à la France […]. La navigation sur la rivière Mississipi sera également libre. »
Enfin à l’article 20, « Sa Majesté Catholique cède et garantit en plein droit à Sa Majesté Britannique tout ce que l’Espagne possède sur le continent d’Amérique du Nord à l’Est et au Sud-Est de la rivière Mississipi », c’est à dire la Floride.
En Amérique, la France garde Saint-Pierre-et-Miquelon, la Guadeloupe, la Martinique, Saint-Domingue et la Guyane.
L’accueil de ce traité en France par Voltaire
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce traité est plutôt bien accueilli en France et satisfait même pleinement les intellectuels français.
Voltaire, par exemple, n’a jamais aimé le Canada. En 1756, au début de la guerre de Sept-Ans, il traite le Canada de « plus détestable pays du Nord » et se pose ainsi la question : « Pourquoi être allé s’établir dans un pays couvert de neiges et de glaces huit mois de l’année, habité par des barbares, des ours et des castors. » En 1759, il regrette « que la France et l’Angleterre soient en guerre pour quelques arpents de neige et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut ». Après la capitulation de Montréal en 1760, Voltaire va même jusqu’à donner une grande fête à Ferney pour « célébrer le triomphe des Anglais à Québec » !
Enfin, après la signature du Traité de Paris, Voltaire écrit au ministre Choiseul pour le féliciter : « Permettez-moi donc, Monsieur, de vous faire mon compliment ; je suis comme le public, j’aime beaucoup mieux la paix que le Canada et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. Vous nous donnez précisément ce dont nous avons besoin. »
